A la veille de ce deuxième tour des élections régionales, il semble bien que les jeux soient faits et refaits. Le PS a réussi mieux que prévu ses alliances avec Europe Ecologie (sauf en Bretagne ce qui n’y compromet en rien son succès) et avec le Front de gauche alors que l’UMP qui avait bêtement joué l’union dès le premier tour ne peut plus compter que sur d’éventuels abstentionnistes du premier tour que la déroute du 14 mars aurait apitoyés. Le parti du président n’espère plus qu’un seul « miracle » : sauver l’Alsace. Pour le reste, il ne pourra qu’ironiser sur le succès de Georges Frêche dans le Languedoc-Roussillon, une bien maigre et un peu pitoyable consolation.

Pour Martine Aubry, c’est « tout bon » et une porte joliment entrouverte sur la route des présidentielles de 2012. Pour Nicolas Sarkozy, « les carottes sont cuites » et il lui faut remonter sur son cheval au plus vite pour ne pas avoir à se traîner ce boulet de vaincu et de bien mauvais augure.
Aujourd’hui et avant même que les électeurs ne soient allés porter le coup de grâce dans les urnes, on spécule sur cet après-régionales et les bruits les plus divers circulent dans le microcosme parisien.

Certes, à l’Elysée on pourra toujours faire remarquer que, sur le terrain, strictement rien n’aura changé. La droite reste au pouvoir à Paris, la gauche conserve les régions. Dans l’entourage du président, on affirme que les Français se sont toujours désintéressés des régions et que d’ailleurs le taux record des abstentionnistes prouve que le mécontentement de l’opinion n’est pas tel que certains voudraient le faire croire. Bref, on voudrait continuer comme avant et surtout comme si de rien n’avait été.

Mais, en fait, tout a changé. Par la faute de Sarkozy lui-même. S’étant toujours mis seul en scène (et sur le devant de la scène), ayant toujours voulu faire de Fillon un simple « collaborateur » et non pas le fusible que devrait être, par définition, le premier ministre, ayant lui-même participé au-delà du convenable à la campagne de ce scrutin régional et ayant envoyé au casse-pipe vingt de ses ministres, Sarkozy savait parfaitement que ce vote local serait une sorte de plébiscite, « pour » ou « contre » lui. Les résultats sont éloquents. Sarkozy espérait-il se faire acclamer par les urnes ? On ne veut pas le croire.

On se demandera longtemps pourquoi, alors qu’il connaissait sa dégringolade dans tous les sondages d’opinion et la déception rageuse d’une grande partie de ceux qui l’avaient élu en 2007, il n’est pas resté cloîtré à l’Elysée en attendant sagement passer l’orage. Mais il est comme çà. C’est dans sa nature. Il faut toujours qu’il s’occupe de tout et il est toujours persuadé qu’il sera le meilleur et qu’il pourra toujours l’emporter dans les pires situations.
La question est maintenant de savoir comment il va gérer sa cuisante défaite.

Ses adversaires les plus redoutables, c’est-à-dire les « bougonneurs de l’UMP » (vieux grognards chiraquiens et/ou nouveaux adeptes de Villepin) multiplient ouvertement, depuis plusieurs jours, leurs conseils, mi-rigolards, mi-menaçants. Pour eux, les choses sont simples : si Sarkozy veut avoir la moindre chance de remonter la pente, il faut impérativement qu’il fasse désormais le contraire de ce qu’il a fait depuis son entrée à l’Elysée.
D’abord, qu’il se calme, qu’il arrête de s’agiter dans tous les sens, de lancer, chaque matin, un projet de réforme qui sera forcément mal fagoté et mal compris. En clair qu’il se concentre sur l’essentiel : l’emploi, la sécurité, la réforme des retraites. C’est là que les Français l’attendent.

Ensuite, qu’il abandonne immédiatement tous ses projets qui font sursauter son électorat : la taxe carbone, la réforme des collectivités locales, la réforme de la procédure pénale, etc.
Et, puisqu’il ne peut tenir aucune de ses promesses électorales –comme le « travailler plus pour gagner plus »- il faut aussi qu’il oublie ses bonnes idées dès lors que, vu la situation, elles risquent d’être explosives, comme, notamment, la réduction du nombre des fonctionnaires, en tous les cas en ce qui concerne l’Education Nationale et la Santé.

Enfin, ces chiraquiens-villepinistes que la défaite fait triompher aimeraient bien que Sarkozy se rende compte d’une évidence : la fameuse « ouverture » à gauche n’a servi à rien et a coûté très cher. Elle n’a pas déstabilisé la gauche et elle a indigné la droite, ses électeurs, ses militants et ses élus. Il ne leur est pas difficile, en plus, de démontrer que le bilan de l’activité de ces gens de gauche dans leur ministère respectif est calamiteux.

Kouchner, au quai d’Orsay, est inexistant et notre politique étrangère est désastreuse : nous sommes à moitié brouillés avec l’Allemagne, en froid avec les Etats-Unis, fâchés avec les Chinois, en délicatesse avec Moscou, ignorés au Proche-Orient, défiés en Afrique, l’Europe que Sarkozy prétendait avoir relancée avec son mini-traité est non seulement en panne mais au bord de l’explosion, la fameuse Union méditerranéenne, l’une des « grandes idées » de Sarkozy, est complètement tombée aux oubliettes dès le lendemain de sa création, etc.

Eric Besson est devenu « l’homme le plus détesté de France » depuis qu’il a réexpédié quelques Afghans à Kaboul et, surtout, le plus maladroit de tous les ministres depuis qu’il a tenté de mener l’opération absurde de l’identité nationale. Il y a encore quelques semaines, on promettait à « la plus belle recrue de gauche » le plus beau des avenirs à l’UMP, voire au gouvernement.

Les Bockel, Fadela Amara et autres Martin Hirsch sont, comme on dit à l’armée, « morts aux pluches », ce qui n’a rien à voir avec le Champ d’honneur. Et « l’opération Frédéric Mitterrand », abracadabrantesque, a fait pschitt depuis longtemps.

Si personne n’imagine que Nicolas Sarkozy puisse changer de nature, se calmer, renoncer à sa fébrilité et à son goût immodéré des initiatives intempestives, pourrait-il au moins procéder à un vaste remaniement gouvernemental pour repartir d’un bon pied en virant notamment tous ces poids morts de gauche ? Ce serait, évidemment, un signal très fort en direction de tout l’électorat qu’il a perdu. Mais ce serait surtout l’aveu de deux ans et demi d’erreurs et le renoncement à toutes ses théories fumeuses sur l’évolution de la vie politique française. Personne n’y croit.

Remplacer Fillon à Matignon ? Il y pense sûrement. Ce premier ministre est trop populaire. Et le pire est que les Français l’apprécient précisément parce qu’il est, à tous égards, l’antithèse du président. Son sérieux, sa retenue de bon aloi, sa modération, son pessimisme même soulignent, mettent en exergue quotidiennement tous les défauts qu’on reproche à Sarkozy.

L’histoire de la Vème République prouve que tous les présidents ont viré leurs premiers ministres quand ils étaient par trop populaires. De Gaulle a viré Pompidou, en 68, quand il venait de remporter triomphalement les législatives, Pompidou a viré Chaban, en 72, quand il venait de se faire plébisciter par l’Assemblée, Giscard a poussé Chirac à la démission, en 76, quand il l’emportait dans les sondages. Mais cette même histoire de la Vème République prouve aussi que tous ces premiers ministres virés sont aussitôt devenus des concurrents, candidats à l’Elysée.
Si Sarkozy virait aujourd’hui Fillon, son petit « collaborateur » deviendrait immédiatement le plus redoutable de ses adversaires pour 2012.

Sarkozy va donc, sans guère de doute, se contenter, dans quelque temps, d’un remaniement à minima, en pratiquant le célèbre « jeu des chaises musicales ». Il fera peut-être payer à Roselyne Bachelot sa calamiteuse (et ruineuse) gestion de la grippe A H1N1, à Darcos son effacement, à Kouchner, déjà nommé, son insignifiance au Quai d’Orsay.
Mais son grand problème va être de trouver des remplaçants, des « nouveaux ». Le vivier semble terriblement à sec. D’une part, parce qu’il n’y a guère de volontaires crédibles pour embarquer dans cette galère. Juppé, Raffarin,

Baroin, Copé sont déjà passés ostensiblement dans le camp des critiqueurs. D’autre part, parce que Sarkozy cherche souvent des nominations « gadgets ». Il lui faut des paillettes. Une présidente de Ni putes ni soumises, un président d’Emmaüs, un ancien champion de rugby, un animateur de télévision neveu d’un ancien président, etc. Or, à moins de taper, cette fois, carrément dans le show-business, on ne voit guère de gadgets à embaucher.

La veille du premier tour des régionales, Sarkozy avait déclaré au Figaro-magazine qu’il se livrerait sans doute à « quelques adaptations » au sein de son gouvernement. Il est évident que l’ampleur de sa défaite exigerait davantage.

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